Citation

''Lorsque celui qui chemine dans l'obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n'en voit pas pour autant plus clair'' (Inhibition, symptôme et angoisse, S.Freud, 1926)


L'adolescent en exil

Aujourd'hui l'adolescence se voit et s'entend. Il n'est plus question dans nos sociétés de passer directement de l'enfance à l'âge adulte, en envoyant les garçons au combat, en mariant les filles dès la puberté et parfois avant, comme ce fut le cas dans les siècles passés et d'autres cultures pour lesquels cette mutation était symbolisée par des rites initiatiques éprouvants. Dorénavant parents et société ont à faire avec cet entre-deux qu'est l'adolescence, un passage, une traversée plus ou moins longue, pas toujours si facile, ni sans dommage.

Dans ses premières années c'est par identification à ses parents et plus largement aux figures qui l'ont entouré que l'enfant s'est construit sur une base transgénérationnelle. Cependant pour advenir à sa propre singularité, reconnaître son propre désir qui en fera un sujet libre, une désidentification est nécessaire. Tout en faisant le deuil de ses premières identifications, l'adolescent est inévitablement en quête de nouvelles identifications qui l'aideront à se projeter dans l'avenir, dans sa vie de sujet adulte, membre d'une société et d'une culture. L'identification dans sa double acception de reconnaissance de l'individu par et dans l'Autre, valide le droit à l'indifférence qui confirme le sujet dans sa qualité d'être humain et devrait lui permettre de se singulariser, d'affirmer sa différence subjective, et de s'en convaincre. Mais elle peut être pervertie, s'avérer être un piège quand elle constitue un pré-requis, un sésame, un rituel, mot magique incontournable de l'accès au monde virtuel, médiatique, interrelationnel. Pour avoir des amis, entrer dans un cercle, pour twitter, chatter, il est impératif de s'identifier pour se connecter au monde, voir et s'exhiber, avoir l'assurance de bien faire partie de cette communauté humaine, matrice masquée. Ce n'est plus un jeu où on abat ses cartes, mais jeu d'imposteur, un Je égaré parmi ses identités multiples, enfant piégé au jeu de la maturité, parents adolescents, adulescents en quête de jouissance toute-puissante, troquant l'immatérialité de la pensée contre la virtualité numérique, ou abîmé dans une spiritualité magique, hallucinatoire. Identités factices, éclatées, dissociées, éparses, dans lesquelles l'individu perd le sens de son être, son unité, son unicité, desquelles l'adolescent doit se dégager avec l'aide des adultes pour se sentir être, en renonçant à la magie de ses fantasmes de toute-puissance.

L'adolescence est une révolution physique et psychique. C'est le moment où la relation à soi interroge parce que la relation à l'autre prend une dimension sociale. L'adolescent se sent à l'étroit dans son corps, dans sa famille, ne sait pas où est sa place dans la société, ni comment l'intégrer. Sous l'effet de l'angoisse resurgissent les comportements régressifs, retour du refoulé de la période œdipienne.

La puberté précipite l'adolescent dans le deuil de son corps d'enfant et de ses identifications primaires et secondaires, ce qui implique une importante consommation d'énergie et mobilise pulsion de vie et pulsion de mort. Il s'agit également d'infliger à ses parents le deuil douloureux de l'enfant idéal qu'ils avaient fantasmé bien avant sa naissance. Il est bien difficile de conserver leur amour et l'estime de soi quand on a le sentiment de leur infliger cette cruelle déception. Comme dans tout processus de deuil, des mécanismes de défenses qui peuvent devenir pathologiques interviennent pour faire face à la douleur plus ou moins consciente de l'angoisse d'abandon réactivée. Ces conflits inconscients l'épuisent. Pour supporter cet orage intérieur il aura parfois tendance à s'isoler, pour moins sentir, un entre-deux destiné à le protéger des émotions violentes.

Devant le risque, une réelle détresse peut s'installer et le conduire à ''faire comme si'', se construire une fausse personnalité conforme à l'idéal parental, plein de fierté narcissique. Les conflits inconscients entre désir d'émancipation et fidélité génèrent un profond sentiment de culpabilité et d'indignité qui alimente une humeur dépressive, les explosions de colère suivies d'un repli mélancolique. Après la désidentification à la mère qui a permis à l'enfant d'accéder à l'individuation, la puberté est le temps de la désidentification à l'idéal parental pour investir une identité propre, subjective, et éviter de se perdre dans la personnalité ''comme si'', la dépersonnalisation ou la dissociation du moi. Il s'efforce souvent bruyamment de renier ses premières identifications comme pour opérer une mue. Cette mue physique, apparition des signifiants sexuels, poitrine, menstruation, changement de qualité de peau, de cheveux, de pilosité, mue de la voix, maturation de l'appareil génital, est également psychique. L'interaction est permanente entre le biologique et le psychique. Après la période de latence plus calme, l'adolescence remet tout en question, surtout chez ceux dont les identifications primaires et secondaires sont incertaines. Tout se rejoue, y compris l'inclination homosexuelle chez la fille comme chez le garçon qui se traduit par de profondes amitiés, prend toute l'apparence d'une défense contre l'angoisse d'un choix problématique.

Au lieu de lui proposer de s'investir dans des projets accessibles à ses capacités, c'est le moment crucial où les parents, les enseignants, la société lui demandent de choisir, son orientation scolaire, professionnelle, son avenir, quand ce n'est pas entre son père et sa mère arrivés au stade de la mésentente pas toujours cordiale, alors que la plupart du temps il n'en sait rien et se sent surtout aux prises avec des pulsions impérieuses et incomprises qu'il essaye de fuir dans le virtuel, l'apathie ou l'agressivité, faute de pouvoir les exprimer. Pulsions de vie bruyantes, pulsions de mort effrayantes, pulsions sexuelles culpabilisantes. Il cherche des substituts aux exigences pulsionnelles inconfortables dans des raffinements symboliques dont le sens semble échapper aux adultes alors qu'il attend de leur part une re-co-nnaissance pour enfin advenir à lui-même. Elle témoigne de la valeur de sa singularité et de l'importance de son apport à la communauté qui en retour lui manifeste son estime. La reconnaissance sociale confère à l'individu la dignité nécessaire au renforcement de son estime de soi. Le sentiment d'être reconnu comme unique, ne serait-ce que par des actes réprouvés par la famille ou la société, confirme l'être car ''c'est dans un autre que naît le sentiment de soi.'' La stimulation de l'interaction avec les autres participe à l'épanouissement des capacités propres, alors que leur indifférence générée par une identité d'avoirs qui le gavent, conduit à l'adoption d'un comportement auto-centré, à l'appauvrissement des échanges et à l'inhibition du moi.

L'adolescent a soif d'absolu, il recherche des identifications au-delà de la relation inter-individuelle dans des objets de sublimation, la spiritualité, l'ésotérisme, le savoir, etc..., qui le conduiront à se projeter dans l'avenir et à s'investir. Il a un besoin essentiel d'idéal et de projet pour accepter la maturité adulte, donner un sens à sa vie. Les sens et la sensibilité sont à fleur de peau, la capacité d'empathie est plus développée ce qui l'incline à prendre fait et cause pour les plus faibles, les démunis, les fragiles de toutes espèces vivantes dans lesquels il retrouve sa propre fragilité. Son sens moral particulièrement sensible à l'injustice, lui fournit nombre de sujets de protestation et de révolte par lesquels décharger ses pulsions agressives. Il veut changer le monde. La puberté est un entre-deux, une période de flottement entre abandon des investissements de l'enfance et recherche de nouveaux objets à investir. Ce soudain désœuvrement de la libido pousse l'adolescent à se recentrer sur lui-même dans une inflation narcissique qui oscille entre aspirations grandioses et morosité, épisodes dépressifs ou dépersonnalisation.

La puberté amène l'adolescent sur le seuil de la réalité adulte impliquant la rencontre de sa maturité biologique avec la différence des sexes. Elle modifie son rapport aux fantasmes et aux pulsions qu'il peut désormais agir avec son corps. Son ouverture au monde peut être soit autorisée et certifiée, soit inhibée par les figures parentales, quand le discours ne s'avère pas paradoxal entre les uns et les autres. Le rapport à la réalité du sexuel doit être progressif pour ne pas être agressif. Si elle est brutale, la réalité sera mal intégrée, la confiance inhibée devient source d'angoisse, il y aura lutte des sexes au lieu de rencontre créative. La sensualité censurée qui ne se développe pas harmonieusement risque d'être compensée par une cérébralité excessive ou une immersion excessive dans le virtuel, accentuant le déséquilibre de la structure psycho-affective.

Pour le garçon la menace œdipienne, l'angoisse de castration, bien présente dans l'inconscient lui fait aborder la rencontre hétérosexuelle avec une appréhension qui rend nécessaire le soutien de ces puissantes amitiés masculines adolescentes. L'inconscient est habité par une culpabilité qui en fait un réservoir d'angoisse, le désir transgresse fantasmatiquement l'interdit de jouissance. Les garçons se passent rarement de la bande, garante d'une protection contre l'angoisse de la relation pressentie comme incontournable avec l'autre sexe et l'impératif de séduction qui s'y rattache. Ils passent une partie de leur temps à se rassurer sur leur masculinité en adoptant des comportements significatifs de leur virilité, tout en gardant leurs distances. Le garçon n'est pas tout à fait sûr que son organe virile lui garantisse d'avoir le phallus. De son côté la fille le revendique en affirmant qu'elle ne se définit pas par un manque et préfère souvent l'amie intime au groupe. Tous deux traversent l'angoisse de l'être sexuellement différencié qui parfois les fait se réfugier dans l'avoir indifférencié pour en nier la prégnance, en régressant à une phase archaïque du développement psychique.

Un traumatisme quelque fois infligé par des circonstances extérieures, les fantasmes des rapports sexuels parentaux ou des sanctions lors des premières curiosités sexuelles, peuvent être causes d'une peur de la sexualité adulte. Le problème de l'appartenance du sexe rend l'émancipation impossible. C'est dans l'acceptation par le moi de son être sexué et de sa vie sexuelle indépendante ultérieure que se trouve la clé de l'affirmation de soi dans tous les domaines. Elle suppose l'acceptation de l'autre sexe comme existant, différent et partenaire dans une relation créative. Cette affirmation de soi passe à un moment donné par la contestation de la toute-puissante autorité parentale, paternelle ou maternelle. Les parents castrateurs font oeuvre d'infantilisation permanente en survalorisant la sécurité affective qui passe par l'obéissance. Le dynamisme et la créativité du moi sont alors anéantis, muselés par la crainte d'une perte d'amour au profit de comportements archaïques.

La déconnexion entre la réalité sexuelle et la réalité corporelle génère fréquemment un malaise à l'origine de troubles comportementaux agressifs envers l'autre sexe. De ce malaise fleurissent le langage provocant, les attitudes voyeuriste ou exhibitionniste, l'isolation ou la violence, symptômes de la difficulté de vivre l'exil de l'enfance pourtant promesse de liberté du sujet adulte, destin de tout adolescent.

Agwé - http://www.lesateliersjerome.com/

Psychanalyste didacticienne - Psychothérapeute d'orientation analytique - Sexothérapeute analytique - Certifiée par la Fédération Freudienne De Psychanalyse - Formatrice à l'Institut Freudien du Périgord à Bergerac - Auditeur libre à l'ACF Dordogne - Auditeur libre au CIEN.