Citation

''Lorsque celui qui chemine dans l'obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n'en voit pas pour autant plus clair'' (Inhibition, symptôme et angoisse, S.Freud, 1926)


De la naissance à la mort, de la vie d'un désir au désir de vivre sa vieillesse.


Du premier au dernier jour, la vie n'est qu'une succession de naissances et, à chacune, d'un formidable désir, celui de vivre et de jouir de soi-même dans la vie. Ne nous leurrons pas, tous les objets élus objet d'amour, qu'il soit un autre être humain, un animal, un bien matériel ou intellectuel, n'est que le support d'un espoir, celui d'y voir se refléter notre propre bonté, beauté, puissance, intelligence, capacité d'aimer, ou pour y reconnaître nos côtés sombres et torturés avec le désir inconscient de jouir de notre propre compassion, par identification. Dis-moi ce que tu consommes je te dirai qui tu es.

On s'émeut devant les vagissements pleins de promesses (nos propres fantasmes) du nouveau-né, on admire avec un peu d'envie la jeunesse fougueuse croquant la vie à belles dents, on respecte l'expérience de la maturité, et devant la vieillesse … on fuit. La pub qui affichent des seniors sautant de joie avec leur nouveau dentier, on n'y croit pas ! La croisière sur le Danube ou les îles grecques, les Seigneuriales tout confort, on n'a pas les moyens ! Ces offres d'identifications imaginaires et factices ne font qu'accroître le fossé entre la société des actifs, des productifs, et les autres laissés pour compte dans leur maison de retraite, de l'autre côté de l'écran, voile pudique. 

Pourquoi priver les personnes âgées du support identificatoire de la jeunesse? Les vieilles personnes vivant en contact avec les jeunes gardent le regard pétillant, l'étonnement de la découverte, le goût de l'échange et la joie de vivre. L'inconscient n'a pas d'âge, le processus d'identification opère. La vieillesse réactive une problématique narcissique cruciale comme elle l'a été au moment de l'adolescence, mais l'identité imaginaire se dégrade. Les figures héroïques idéalisées ont peu à peu disparu.


La dévalorisation du discours social vis à vis de la vieillesse entame l'amour de soi. On ne parle plus d'expérience et de sagesse, mais de has been, le passé est dépassé, le nouveau et le speed ont la cote. A la retraite il faut se montrer dynamique et performant. Devant cette exigence, l'enfermement, le repli sur soi sont une tentation pour éviter le regard de l'autre de peur d'y lire de la compassion, du mépris ou de l'indifférence. L'enjeu est juste de ne pas sombrer bien que la mort soit une tentation, car il est parfois jugé préférable de perdre tout plutôt que de perdre beaucoup et de se retrouver avec trop peu. Le travail de deuil et le déplacement des investissements deviennent vitaux.


L'entrée dans la vieillesse a aussi son rituel initiatique qu'aujourd'hui on nomme la retraite. Le passage à la retraite est souvent un moment ''entre-deux'' dominé par des illusions soigneusement entretenues pendant plusieurs mois, voire années. Un repos bien mérité, une nouvelle liberté, enfin la possibilité d'être affranchi des contraintes professionnelles et de pouvoir exercer des tas d'activités dont on a été privé. Cette jubilation fait penser à l'heure des grandes vacances de l'écolier ou la majorité que l'adolescent appelle de ses vœux pour faire ce qu'il veut, à eux la liberté.


Cependant, outre cette jubilation toute juvénile, d'autres motions seront peut-être rappelées avec la problématique des identifications de l'enfance, d'autant qu'à l'heure de la retraite sonne souvent le temps de prise en charge des parents plus âgés devenus dépendants.


Le passage à la retraite est un moment charnière de remaniement de l'inconscient et de l'identité sexuelle, comme l'a été l'adolescence dans le sens inverse. Si l'adolescent est porté par un idéal où l'imaginaire précède le réel, le senior doit finalement se résigner à supporter un réel qui devient plus fort que l'imaginaire.


Comment se laisser porter à imaginer un avenir lorsque son issue funeste ne fait aucun doute. La vieillesse est une période de deuil de son image corporelle, de ses capacités physiques, sexuelles, intellectuelles, des liens d'attachement, mais aussi de ses illusions. Comme tout deuil elle implique une capacité de résignation. Les effets du réel sont incontournables.


La femme connaît comme l'adolescente un rituel naturel, la ménopause, qui lui signifie par un bouleversement hormonal l'achèvement de ses capacités de procréation. D'aucunes le vivront dans la souffrance physique et morale car les manifestations corporelles entrent en conflit avec le désir de séduire et d'enfanter. Les atouts de sa féminité s'étiolent en même temps que la nature lui refuse le privilège de la procréation, la projection d'une part vivante de soi dans le futur. L'homme teste sa capacité de séduction, mais malgré de louables efforts sent sa résistance faiblir et sa virilité fléchir.


Devant cette castration, conserver son identité et ne pas se laisser couler dans la douce fadeur d'une mamie-gâteau, d'un papi-bricolo pour conserver la captation du désir de l'autre peut ressembler à une gageure. La tentation est grande de remplacer les obligations professionnelles que l'on a quitté par des obligations familiales imposées par ses propres enfants. Grands-parents exténués par leurs petits-enfants et les travaux de rénovation contre l'illusion d'en être plus aimés parce qu'utiles. ''Ce n'est qu'en acceptant sa castration que le sujet conquiert sa pleine identité. Être sexué, c'est être coupé''.(1)


Avec le temps les prénoms, les lieux et les époques se mélangent, la vieillesse est une période de déconstruction des identifications où les mondes internes et externes s'emmêlent. Du fond de la mémoire les premières identifications ressurgissent. Les émotions et les manifestations d'une période archaïque que l'on croyait révolue ressurgissent. Il est frappant de constater la symétrie de cette période avec celle de la structuration du sujet, ce qui fait dire d'une personne âgée qu'elle retombe en enfance. Cela est d'autant plus vrai lorsque du fait d'une dégradation physique, mentale ou économique, elle devient vulnérable et dépendante de ses propres enfants.


La confusion s'installe, l'enfant devient parent, les repères et le temps sont brouillés. Cette situation favorise la régression, l'angoisse de castration. Dans le vieillard fait retour le sujet d'autrefois et ses pulsions primitives ''l'être est menacé par un inconscient qui répète avec insistance les conflits qui l'habitent'' (2). Le temps du refoulement n'est plus, le ça reprend parfois le dessus. Le conflit des générations s'actualise à rebours et le jeune retraité, les soignants, doivent parfois essuyer les motions agressives d'une enfance muselée qui fait retour.


Le naufrage de la vieillesse c'est de bâillonner sa demande car elle représente le désir, ne plus demander c'est ne plus s'identifier à l'être humain désirant. L'identification répond à une quête du moi sollicitant son idéal. L'activité de la pensée, la communication avec autrui peuvent ralentir la dégradation biologique, la rendre supportable. En la symbolisant les paroles ont des effets significatifs. Les paroles représentent des idéaux, héritiers du nom-du-père, elles sauvegardent notre capacité d'investissement dans des valeurs morales et éthiques. L'esprit de l'être humain est créateur en ce sens qu'il réinvente son passé, interprète son présent et imagine son avenir inlassablement, comme si la vie lui offrait l'éternité.


La demande est soumise à la loi d'un désir qui s'appuie sur l'attachement à ceux qui ont satisfait nos premiers besoins. A partir de la demande qui leur est adressée, les processus d'identification inconscients autorisent la confirmation d'une identité subjective. Le propre de l'homme est de rester désirant, si la demande est comblée il devient objet du désir de l'autre, l'important c'est qu'elle soit reconnue et entendue. Certes la fin a été entraperçue, mais une certaine dénégation autorise à poursuivre des projets sans en envisager l'achèvement. L'imagination créatrice continue à faire œuvre de vie.


La grandeur de l'homme c'est de ne pas vivre dans le déni de la castration inéluctable, savoir aimer l'enfant, l'adolescent, l'adulte qu'on a été et faire le deuil de la vie tout en acceptant de la vivre en tant que sujet désirant jusqu'à son terme.

(1) La vieillesse, Une interprétation psychanalytique, Ch. Herfrey, coll. Epi, 1993, Ed. DDB. p. 80
(2) ibid, p. 149




Psychanalyste didacticienne - Psychothérapeute d'orientation analytique - Sexothérapeute analytique - Certifiée par la Fédération Freudienne De Psychanalyse - Formatrice à l'Institut Freudien du Périgord à Bergerac - Auditeur libre à l'ACF Dordogne - Auditeur libre au CIEN.