Citation

''Lorsque celui qui chemine dans l'obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n'en voit pas pour autant plus clair'' (Inhibition, symptôme et angoisse, S.Freud, 1926)


Sexe objet, amour jetable

Il est loin le temps de l'amour courtois, ce temps ou le sexe rencontrait la métaphore, le désir se disait avec des mots fleuris, des vers et des soupirs. Hypocrisie ! Direz-vous. Mais aujourd'hui le sexe répond-il toujours à un désir, excitation des sens et émoi psychique. Ne sert-il pas une tentative d'étouffer un malaise, une angoisse. L'injonction sociétale de jouissance, en banalisant le sexe comme objet de consommation tend à dévaloriser le sentiment amoureux. L'individu n'est plus amoureux, il « fait l'amour » comme il fait le Népal, il fait son coming out, ou il fait son deuil.

Le sexe se montre, se vend, s'expose, sexe consommable prêt à jeter, l'amour ne se dit pas, se cache, d'avance fait honte à celui qui n'ose encore l'avouer. Le sexe est un jeu, sextoy, le sentiment amoureux éveille la crainte, peur de souffrir. Une fois encore.

Les objets de consommation tiennent une place disproportionnée dans la représentation d'une accession possible au bonheur. Alors que parallèlement l'individu en vient à être considéré, voire même se considérer, comme un objet réparable ; en remplaçant ses organes, en modifiant son équilibre physico-chimique, en conditionnant ses comportements, traité comme un objet consommable, jetable, les animaux, par contre, se voient accorder des droits, des qualités émotionnelles et psychiques qui les rapprochent d'un statut dont certains humains ne parviennent pas à bénéficier. Ce respect de la nature animale est certainement louable, mais que penser de la dévalorisation de l'être humain, mis en position d'animal sexuel ?

Quand tout et le corps vous trahit, vous échappe, et vous prend la tête, le sexe fait office d'épreuve de rattrapage, d'acte de revanche. En se raccrochant à des modèles identificatoires omniprésents sur le net, la publicité, le consumérisme, on espère échapper à sa solitude en se conformant à une « normalité », celle du groupe, de critères sociaux véhiculés par les média. Au lieu d'y trouver sa liberté, on s'enferme dans un stéréotype.

Pour certains adolescents, le sexe consommable est une façon d'exorciser la peur de la rencontre physique et de ses enjeux psychiques. Oublier que « Inter fæces et urinam nascimur » nous sommes nés entre pisse et merde. Pour cela parler de sexe en termes crus, orduriers, une façon de le rabaisser, l'avilir, le ravilir, pour dominer une angoisse qui prend aux tripes. En faire un enjeu dénaturé, un déchet, une expérience organique incontournable comme la défécation, démythifie la rencontre sexuelle.

Se débarrasser et faire le deuil de son corps d'enfant peut générer une souffrance, une angoisse contre laquelle on se sent seul. Parler de sexe avec des mots crus est une façon de mettre une distance la plus grande possible entre le gouffre menaçant (angoisse de castration) des désirs inconscients que l'enfant a nourri pour sa mère lors du conflit œdipien. Ceux-ci peuvent encore être très présents dans l'inconscient en raison de l'absence physique ou psychique du père et, de ce fait, d'un amour maternel toujours fortement investi sur l'adolescent. Cela reviendrait à penser quelque chose comme « toutes des putes, sauf ma mère ».

Le sexe devenu objet serait un truc pour calmer l'angoisse, on peut le jeter et le reprendre comme on l'a fait du doudou, de la tétine « que les parents donnent volontiers à leur enfant pour apaiser leur propre angoisse face à la vitalité érotique et excitante de leur enfant », et de tous les objets de notre vie sitôt qu'ils ne donnent plus satisfaction, pour échapper à la frustration.

L'autre n'est plus perçu comme un être humain sexué avec ses désirs, ses émotions, ses fragilités, mais comme des bouts de corps à prendre, à consommer, à jeter, objets en libre-service, dans un fantasme de possession alimenté par la publicité, les clips vidéos. En dépréciant l'autre on se déprécie soi-même et bien que crânant devant le groupe on n'en perd pas moins sa propre estime de soi. C'est le culte du paraître, de l'avoir et la négation de l'être au monde.

Cette sexualité sans épanouissement psychique, émotionnel, est une sexualité anesthésiante qui n'apporte qu'une satisfaction éphémère, illusoire. Elle évite de penser, réfléchir, ressentir, partager, symboliser ses émotions. La liberté d'être n'existe que s'il y a des limites. Ce qu'on s'autorise sans limite, l'autre aussi est autorisé à le faire, à nous priver de notre liberté d'être.

Nos sociétés se veulent plus évoluées, intelligentes, que les précédentes, mais il semble que cette intelligence s'accompagne d'une dévalorisation de l'affectivité humaine qui risque de faire basculer l'être humain du côté d'un comportement plus animal avec une représentation de la sexualité réduite à un besoin organique ou un objet de consommation. Elle fait le jeu d'une revanche narcissique étayée par une aspiration fantasmatique à la toute-puissance jamais dépassée, au plaisir immédiat, à la négation du désir de l'autre pour éviter toute frustration et refuser le principe de réalité.

Consommer du sexe n'a rien à voir avec le développement, que l'on voudrait évolution, de l'être humain. Il n'y a pas de bonne et de mauvaise sexualité, mais une sexualité qui fait grandir pourrait être une reconnaissance de la différence, du manque, de la perte, de la frustration et de l'humilité car tout humain a ses faiblesses. L'adulte est celui qui accepte la frustration, la dépasse, et la transcende en amour de l'autre.



 

Le bénéfice du doute

"Est-ce que je suis bien comme ça?", "Que va-t-il (elle) penser de moi?, "Ai-je fait le bon choix?", "Vais-je y arriver?". Je doute de moi.

Un jour une mère, un autre, nous a montré une image dans le miroir, une photo, et nous a dit "c'est toi", nous l'avons cru. Des premiers pas à l'orée de la maturité, tour à tour d'autres nous ont dit "c'est toi, tu es comme ci, tu es comme ça", "c'est trop dur pour toi" et nous avons cru ces adultes, ceux qui savent. Fallait-il vraiment croire tous ces miroirs qui en disant tu ont muselé un je encore incertain de supporter un moi?

Qu'y avait-il sur la surface du miroir, de cette photo? Une image, toute plate, sur une surface toute froide, un papier glacé. Rien de la vie, du corps qui palpite, d'une épaisseur charnelle, d'une pensée qui s'envole et s'affole, du désir qui s'élance, tout juste une apparence, une forme, un semblant qui s'évanouit dès qu'il n'est plus objet d'un regard.

Ce moment crucial de la vie du sujet où émerge peu à peu la conscience d'un corps séparé de celui de la mère, d'un espace physique entre ces deux corps, précède la naissance d'un espace psychique individué qui reste à conquérir. Peut-être est-il aussi celui qui inaugure la naissance du doute car cette première identification imaginaire ne tient qu'à un reflet fugace, image protéiforme qui change d'aspect selon l’œil qui s'y attarde et la scrute, n'éclairant qu'une face, en masquant la plus grande partie. Le regard sur soi s'attarde à la surface, ignore l'être en soi. Regardé, le sujet n'est qu'objet. Le miré est trompé par son propre regard dans le miroir, son image est toujours partielle, l'essentiel lui échappe.

Certains doutent tellement de cette image d'eux-mêmes que leur selfies inondent les réseaux sociaux en quête de reconnaissance, confirmation d'être présents au monde, multiplient leurs avatars comme autant de moi imaginaires pour oublier peut-être que lorsqu'ils se cognent ils rencontrent du réel, se font mal pour se sentir vivants. Ou encore leur image survalorisée, positive ou négative, devient prévalente car c'est dans cet apparat qu'il ont cru rencontrer l'autre. Ils disparaissent derrière elle, s'y accrochent car sans cet écran ils doutent d'être eux-mêmes et craignent de perdre le regard porteur qui étaye leur moi fragile. Derrière le masque un moi recroquevillé tremble d'être mis à nu, exposé aux regards, ses faiblesses dévoilées.

Le discours paradoxal des adultes qui punissent parce qu'ils aiment, sévissent pour le bien de l'enfant, le trompe pour le protéger, l'humilient pour lui donner le sens des réalités et de sa vulnérabilité, le font taire car il ne sait pas... contribue largement à installer le doute obsédant, la peur de mal faire, le manque de confiance en soi, de ne pas être à la hauteur de ce qu'on attend de lui, de décevoir. 

L'exigence très médiatisée de performance, de réalisation personnelle, d'optimisation de ses potentialités, d'une société en quête d'un idéal babélien, entre en conflit avec un discours du bien vivre, de l'épanouissement personnel, de l'authenticité d'un humain vivant en harmonie avec la nature, dénaturée au point qu'on ne l'appelle plus qu'environnement. 

Les instances sociales, politiques, scientifiques n'ont de cesse de traiter l'individu en objet à diriger, sermonner, réparer, à gaver de jouissances éphémères. La société a horreur de l'incertitude et tente de faire de tout élément de la vie un objet prévisible, manipulable, programmable. Au nom de la loi du marché, de la culture, de la politique, du principe de précaution, elle se propose de les prendre en charge pour mieux les inféoder. Cependant, en tentant d'éradiquer toute contingence inopinée elle ne peut que prévoir sa propre fin.

Étourdi par ces discours, capté par ce regard, drogué par les jouissances mortifères, l'individu est peu à peu gagné par une honte d'être soi, d'être objet de réprobation, de ne pas satisfaire l'attente de l'autre, sa famille, son patron, la société. La culpabilité d'un temps passé est réactivée, l''incertitude de sa propre valeur nourrit son angoisse, son manque à être. La douleur de celui qui doute c'est de ne vivre que par et pour l'autre qui demande, exige, désire, juge, y compris l'autre parental introjecté avec ses injonctions contradictoires, et la crainte d'échouer à les satisfaire. L'individu abdique, ne trouve plus le courage de faire des choix, d'y perdre quelque chose et d'en assumer sa responsabilité subjective.

Certes le passé, l'éducation, la société ont modelé le sujet, mais il n'en est pas condamné pour autant, rien n'est joué d'avance, le temps présent lui permet de retrouver son estime de soi en refusant de se sentir victime du passé, le futur ouvre à d'autres expériences. 

Le doute n'a pas que des aspects négatifs même s'il est inconfortable. Douter c'est s'ouvrir à toutes les vérités. Celui qui ne doute pas croit. Celui qui croit se berce d'illusions, d'une toute-puissance infantile aliénante et aveugle. Le doute stimule la pensée, la remise en question des croyances et leur fondement, l'ouverture au monde et l'audace de s'y aventurer. 

Notre perception du monde est une interprétation subjective qui trouve son fondement dans un héritage et un vécu qui sont des reconstructions du passé. Douter c'est se donner la chance de modifier sa vision des évènements, des autres, de les interroger d'une autre façon, de corriger ses hypothèses pour en élaborer de nouvelles et les mettre à l'épreuve de la réalité du moment. C'est ainsi que l'individu peut cheminer au plus près de sa singularité subjective et affermir sa confiance en soi en évitant l'écueil de l'interdit de l'erreur.

Le sujet enfermé dans ses certitudes se trompe toujours, sur lui et sur l'autre.


Qui suis-je ? Où est ma place ?


Un jour ou l'autre la question se pose, s'impose. D'un revers l'importune est chassée, à quoi bon, ou tournée et retournée elle reste sans réponse satisfaisante. A la naissance d'un prénom le nouveau-né est désigné par d'autres, reçoit en héritage un nom, celui de ses racines, de son histoire, mais la réalité d'une vie petit à petit dévoile une face cachée, celle que l'on ne voit pas dans le miroir, ses distorsions, ses hésitations. Les premières identifications se troublent d'un doute. La famille, les amis, les autres ont installé l'individu à une place de laquelle il se sent amputé d'une partie de soi, je ne suis pas que ça, ce n'est pas moi.


La place qu'on occupe dans le regard des autres, imaginaire, est toujours réductrice, mais en notre for intérieur il n'y a que doute quant à notre identité profonde, sa légitimité, son authenticité. D'être au bon moment à la bonne place on en gagnerait en sérénité, sécurité, certitude, le doute plonge dans l'angoisse erratique. Une mémoire vacillante qui n'ose se l'avouer s'accroche à des souvenirs reconstruits à l'identique, au fond pas si authentiques malgré des images si précises qu'elles ne pourraient mentir croit-on, messagères d'une vérité inconnue. Comment se définir au-delà de ces images qui collent à la peau?


A l'être humain échoit le privilège de se poser toute sa vie une question à laquelle seuls ceux qui lui survivent osent avancer une réponse, en forme d'épitaphe. La vie est toute de mouvement, incertitude et inachèvement.


L'homme est un être singulier qui se conjugue au pluriel, sans l'Autre il ne sait qui il est. La famille, les parents font à l'enfant une place qui le marque du sceau de leur fantasme. Avant de naître il existe déjà dans leur imaginaire.


Enfant digne ou indigne d'une lignée, enfant don ou consolation, enfant substitut ou revanche, enfant espoir ou enfant accident, enfant trop peu ou enfant de trop, tous enfant-objets que ce soit d'amour, d'attention, de fierté, de honte ou de haine. Ce qui échappe aux parents c'est le sujet dans l'enfant, ce qui de l'inconscient se révèle dans l'inattendu de ses mots, les confronte à de l'iné-dit, les déroute ou les heurte.


Éduquer est un impossible entre leurs propres blessures, la voix des autres et l'émergence d'un sujet inconnu et rétif.


Chacun se construit sur ces mal-entendus, s'y retrouver est gageure. Seul un désir inflexible d'y mener à bien une quête semée d'embûches et d'inter-dits permet d'espérer entrevoir les desseins inconscients du sujet qui en nous fraye son chemin, laisse sa trace en équilibre sur le temps ténu d'une vie, d'une voix unique au chœur de l'humanité.


Paradoxalement la multiplication des moyens de communication, des réseaux sociaux que l'on voudrait socialisants, aboutit aujourd'hui à une diminution de l'échange de paroles. L'image, y compris celle graphique de tous ces mots qui de texte épistolaire ont mué en texto, claque, choque, impacte, mais court-circuite la communication d'être à être. La subjectivité de la parole s'efface devant la matérialité du mot, la pensée devant le geste. L'émotion est tue.


L'environnement socio-culturel qui nous baigne, les mots des autres, de nos maîtres et de nos pairs, nous façonnent et ouvrent une voie dans laquelle la propre voix du sujet prend forme, s'individue et s'affermit jusqu'à se faire entendre, de ces mêmes autres. En s'écoutant dire le sujet se devine, l'effet de sa parole sur l'Autre qui demeure l'inconnu en lui ébauche les contours de son être, toujours à découvrir, jamais fixé. Le jeu des identifications dans la construction et le développement psychique démontrent l'inachèvement inhérent à la nature humaine. Le processus identificatoire s'étaye sur l'héritage phylogénétique par lequel l'être vivant est reconnu comme membre de l'espèce humaine, d'une famille et d'une filiation. C'est dans la relation que l'homme advient à lui-même, par son regard sur l'autre dont le regard lui confirme sa propre identité.


Toujours un doute subsiste, l'intuition d'un manque à être. Face à un réel insoutenable, nos propres fantasmes narcissiques de séparation et d'individuation, le bain socio-culturelle, nous masquent cette aliénation en agitant l'étendard d'une liberté exaltante, comme un leurre auquel nous nous laissons prendre avec empressement.


Les caractéristiques de l'être vivant sont la singularité et l'inachèvement qu'il tient d'une exceptionnelle plasticité cérébrale. Deux cerveaux identiques et stables ne peuvent appartenir qu'à deux corps morts. Du premier au dernier souffle le sujet ne cesse de construire son identité, pulsions de vie et de mort mêlées, avec sa capacité d'amour et de résilience.



Aimer sans souffrir, est-ce possible?

L'amour avec un grand A, un rêve, une aspiration, un désir qu'on ose à peine croire comblé un instant, un temps, peut-être une vie, si d'être comblé, bouché, il n'en disparait pas. Le rêve de se muer en réalité en perd parfois de sa félicité. L'aspiration, étouffée par un amour envahissant, cherche une respiration. L'amour de trop se conjuguer avec la réalité quotidienne peut devenir bancale, l'aimé fuit, la souffrance suit. L'amoureux déçu, l'aimé déchu, l'amour usé choit. L'amour fait mal.

Tout attendre de l'autre au point de ne vivre que par son souffle, mourir d'aimer, est-ce folie? Le chagrin d'amour y précipite parfois, jusqu'à ne trouver de répit que dans un geste ultime, tuer en soi la douleur à en perdre la raison ou quitter la vie pour ne plus souffrir.

Il faut bien reconnaître que la plupart du temps on tombe amoureux d'une personne parfaitement inconnue. Un regard, un sourire, un mot d'esprit, un peu d'humour, des gestes délicats ou un comportement viril, le sentiment d'intéresser l'autre ou parfois l'attitude inverse, une indifférence qui intrigue, un goût commun ... suffisent à embraser un cœur qui nourrit alors l'espoir d'un avenir prometteur d'épanouissement mutuel. Quoiqu'on en dise après un ou plusieurs échecs amoureux, nous restons en quête de l'autre, notre alter ego, car nous sommes humains par le lien d'attachement à l'autre.

Je t'aime au plus profond de mon être, mais ce qui s'émeut au plus profond de mon être et m'est très cher, c'est moi.


L'illusion serait de croire qu'on aime l'autre dans son intégralité, qu'il est unique, l'élan amoureux tend à nous en persuader, mais l'adage populaire ne s'y trompe pas l'amour rend aveugle. Ce que l'on aime dans l'autre et produit une résonance intime c'est ce quelque chose de l'autre que l'on est, que l'on a été ou que l'on aimerait être. Force est de constater alors que l'amour est essentiellement narcissique.

''l'amour rend toujours heureux, même l'amour malheureux,[ …], sans tenir le moindre compte du partenaire. Car bien que nous semblions tout pleins de lui, nous le sommes en fait, de notre propre état, qui, comme il est typique de toute ivresse, nous rend incapables de nous intéresser objectivement à quoi que ce soit.'' (Lou Andrea-Salomé)

Le sentiment amoureux est une répétition de l'appel à l'autre, une demande qui s'adresse à un tiers pour valider notre propre image faute de quoi nous hésitons à savoir qui nous sommes. Sans reconnaissance notre identité vacille. L'aimé qui répond à notre amour le réfléchit comme un miroir et nous rend par là-même aimable à nos propre yeux et nous rassure. L'amour partagé satisfait notre moi idéal en comblant notre manque, et notre idéal du moi en rehaussant notre propre estime et notre foi en un avenir meilleur. La tête étourdie de tant de félicité en perd sa méfiance et sa rationalité. Lorsqu'on se sent heureux on ne se pose pas de question, seuls les tourments agitent les pensées.

On tombe amoureux car le moi tout entier chute dans l'objet d'amour. L'amour donne des ailes et regonfle l'estime de soi quand on est objet d'amour de l'autre. Dans les deux cas il s'agit d'une aliénation, le narcissisme est engagé et porté par l'autre.

Le désir amoureux a une histoire, celle de l'unité originaire mère-enfant et l'aspiration à la retrouver après la séparation de la naissance qui a laissé le nourrisson dans l'indigence et la dépendance de l'autre. Le besoin vital de soins a tissé les liens d'attachement.

Nous aimons parce que nous ressentons un manque, le manque est la nourriture du désir. A l'autre nous ne pouvons offrir que notre manque, "Aimer c'est donner ce que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas". J.Lacan

Pourquoi la rupture amoureuse est-elle si douloureuse? Pourquoi l'amour peut-il se transformer en haine?

Manque et désir sont des mouvements internes, pulsionnels, psychiques. La personne que nous aimons, celle qui a éveillé notre désir n'est pas une personne physique, c'est avant tout une personne psychique. Nous tentons de la confondre avec une représentation fantasmée inconsciente, construction imaginaire et symbolique, qui diffère de la personne physique réelle. Le fantasme fait naître l'illusion de ne pouvoir faire qu'un avec l'être aimé, unir les esprits comme les corps.

Ce fantasme est complexe, il s'appuie sur la personne réelle pour créer l'objet d'amour interne. L'élu semble unique, répond à nos désirs sans nous encombrer des siens, nous rassure et nous protège sans nous étouffer, nous laisse libre sans nous imposer sa propre liberté.

L'amour passionnel excite, exalte mais peut aussi angoisser. Il exacerbe notre pulsion désirante, décuple notre énergie à vivre ce qui n'exclut pas l'angoisse de perdre tout ça. Une première épreuve est celle de la trahison qui ternit l'image de la personne interne idéalisée, la déception ouvre une faille dans la relation amoureuse. Quand la personne réelle nous quitte la construction fantasmée s'écroule et provoque la douleur psychique.

Lors de la rupture amoureuse toute la construction interne se désintègre, l'objet d'amour interne soutien de notre narcissisme est perdu. Le monde semble vide et sans intérêt car toute la capacité d'aimer était concentrée sur l'aimé qui en était à la fois le réceptacle et la source. Brutale, la douleur déchire. Pour se défendre contre elle la haine peut surgir car c'est une façon de conserver vivace le lien d'attachement. Rien n'est plus solide que le lien haineux.

Ce n'est pas la perte de la personne physique qui cause la douleur, ce sont les effets de l'absence en soi de tous les éléments fantasmés inconscients dont on se soutenait pour palier nos carences. La douleur n'est pas infligée de l'extérieur mais de l'intérieur. Une petite voix intérieure ne se prive pas de nous reprocher cruellement notre incapacité à avoir su y faire pour garder cet amour vital. Le désir a perdu le support sur lequel il s'appuyait dans le réel. La tension interne n'a plus d'objet fantasmé pour se décharger si ce n'est dans la douleur et les larmes. Puis l'angoisse s'installe comme signal d'un état d'une détresse inévitable dont l'inconscient a conservé la mémoire.

L'être aimé agit comme un catalyseur des pulsions désirantes qui agitent l'inconscient. L'amour nourrit l'illusion d'un rêve de complétude et limite la jouissance anarchique morbide en lui offrant un contenant.

Là où l'on croyait parler le même langage, il s'agit avant tout d'être soi et de se comprendre. D'écouter plus que d'interpréter. L'amour de l'autre ne peut être fusion mais communication.

Celui qui aime devrait pouvoir dire "je t'aime parce que je n'ai pas besoin de toi".




Les masques de l'angoisse

Vertiges, nausées, maux de tête, palpitations, pertes d'équilibre, estomac noué, maux de dos, cauchemars, insomnies, bien qu'aucune cause organique n'ait pu être identifiée, mais aussi souffrances psychiques; le doute, les idées obsessionnelles, comportements compulsifs, inhibitions, phobies, etc ..., sont autant de manifestations d'une angoisse qui ne dit pas son nom.

Comment peut-on être angoissé sans en avoir conscience? Il n'est peut-être qu'à imaginer cette angoisse primordiale que nous avons tous vécu au moment de notre naissance, même celle qui paru la plus facile ... à nos parents. Arraché à un milieu nourricier dans lequel le fœtus ne faisait qu'un avec son environnement, la brusque irruption de l'inconnu dans ce cocon protecteur utérin déchire et morcelle cette unité, les eaux tièdes fuient, le placenta part en lambeaux, le passage à travers le bassin écrase, le froid, l'air agressent les poumons, la pression sur tout le corps, le bruit jusqu'alors étouffé et rythmé affole les sens. Le nouveau-né qui n'est encore que sensations dans ce chaos vit une scission de son unité, une angoisse d'anéantissement dont il se défend en appelant à l'aide de son premier cri. Cette première rencontre avec le monde extérieur peut être terrifiante, seul un cri du fond de l'être mobilisant toute l'énergie vitale du nouveau-né peut en alléger la pression, dans un éveil cauchemardesque.

Du fait de l'immaturité de l'appareil cérébral du petit humain et de son défaut d'expérience, cette angoisse d'anéantissement n'a pas de précédent, pas de représentation, pas d'image, pas d'objet, elle est subie et inéluctable. Elle devient expérience par ses effets sur le corps et la détresse qui s'ensuit dans l'appareil psychique. Le corps vivant est expulsé d'une partie de lui-même qu'étaient le placenta, le liquide amniotique, les productions chimiques du complexe cérébral maternel. Nous pouvons la penser comme une première expérience de mort possible alors qu'on ne se sait pas encore mortel. Cette première expérience corporelle de l'angoisse ne permet pas de la définir, mais plutôt de la cerner comme on le ferait d'un trou noir d'une extraordinaire densité. Freud lui-même en approche la définition en commençant par expliquer ce qu'elle n'est pas, peur, inhibition, anxiété, alors qu'elle fait signe. Angoisse-signal d'un danger. Tout être humain est irrémédiablement marqué par cette première perte, un manque dans son être au monde qui fonde les bases de l'expression symbolique des conflits psychiques.

L'espérance de survie du nourrisson et du petit enfant dépend de la bienveillance du milieu dans lequel il est né, ses parents nourriciers. L'indifférence durable, l'éloignement brutal, inexpliqué peuvent être vécus comme un abandon, on n'est pas là dans l'alternance présence-absence de la figure maternelle que l'enfant peut reproduire symboliquement dans ses jeux. L'angoisse de séparation qui l'envahit alors laisse des traces mnésiques susceptibles d'être rappelées par d'autres évènements de sa vie ultérieure qui peuvent avoir un retentissement traumatique. Les premières angoisses de la période infantile, avant l'acquisition du langage, sont le prototype des angoisses ultérieures, angoisse d'abandon, angoisse de séparation, angoisse de castration, angoisse de mort, qui pourront se cacher sous le masque de la toute-puissance, de la culpabilité ou de l'agressivité.

L'angoisse de l'être humain se manifeste par des sensations de resserrement, d'oppression, d'étouffement, d'incompréhension, d'inquiétante étrangeté incarnée qui en font un affect ineffable de la profondeur de l'être qu'aucun objet ne parvient à soulager. Elle nous fait pleurer pour un rien, mais ce rien n'est que le masque d'un objet inconnu issu d'un vécu, souvent dans la période infantile, dont la représentation a été refoulée. Chaque fois que le moi doit faire face à une situation rappelant quelque élément d'une situation traumatique ancienne par le biais des traces mnésiques, l'affect transformé en angoisse ressurgit. Le doute qui s'installe fait partie des défenses contre l'angoisse, c'est un leurre qui permet la mise en place de solutions d'apaisement. L'angoisse est la cause du doute et non l'inverse, l'être humain se rassure avec des certitudes.

Ce n'est pas en s'attaquant à ses effets grâce à la pharmacologie que les causes de l'angoisse seront démasquées. Face aux conflits psychiques, les symptômes sont des solutions mises en place par le moi du sujet pour attribuer un objet à l'angoisse, la fixer sur quelque chose et faire baisser la pression, car bien que handicapantes elles apportent un semblant de certitude sur ce qui ne va pas et quelque compassion de l'entourage. Cette réponse à l'angoisse est rassurante car elle autorise à envisager une fuite possible.

L'angoisse pure est une perception interne sans attribut, un signal auquel on ne sait pas donner de représentation, d'image, innommable, un objet rendu palpable par son absence et ses effets. La cause de l'angoisse n'est pas tant la difficulté d'accepter la perte, la castration, la séparation d'avec l'objet et de symboliser cette séparation, mais bien plutôt de symboliser le manque, le creux, l'élaborer dans un discours. Le désir entretient l'illusion, mais il vise toujours un objet absent, un ratage. L'intensité du manque témoigne de la présence d'une absence de cet objet ineffable. L'affect d'angoisse recouvre cette absence, elle est un état d'alerte, un signal que sous l'effet d'une pulsion inconnue quelque chose pourrait advenir, son imminence. 

Donner la parole à son désir, à sa pulsion désirante, c'est lui ménager un espace libre, là où la chape du silence produisait les effets de l'angoisse, les symptômes. Le psychanalyste par son silence laisse une place à la parole, celle qui met au jour et dévoile le sens des éléments de l'inconscient qui opéraient en silence. Ce langage structuré par l'inconscient il les entend, les interprète par son intervention de façon à leur ouvrir un espace. Entre désir et jouissance l'angoisse avait fait son lit. Dans la cure analytique, l'analysant est amené à symboliser son désir là où il y avait absence de symbolisation du manque, un ratage de la représentation qui avait été refoulée. C'est du point d'angoisse que la psychanalyse se propose de dévoiler le sens grâce au travail de verbalisation de l'individu qui s'engage dans l'expérience analytique.


Psychanalyste didacticienne - Psychothérapeute d'orientation analytique - Sexothérapeute analytique - Certifiée par la Fédération Freudienne De Psychanalyse - Formatrice à l'Institut Freudien du Périgord à Bergerac - Auditeur libre à l'ACF Dordogne - Auditeur libre au CIEN.