Citation

''Lorsque celui qui chemine dans l'obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n'en voit pas pour autant plus clair'' (Inhibition, symptôme et angoisse, S.Freud, 1926)


Les masques de l'angoisse

Vertiges, nausées, maux de tête, palpitations, pertes d'équilibre, estomac noué, maux de dos, cauchemars, insomnies, bien qu'aucune cause organique n'ait pu être identifiée, mais aussi souffrances psychiques; le doute, les idées obsessionnelles, comportements compulsifs, inhibitions, phobies, etc ..., sont autant de manifestations d'une angoisse qui ne dit pas son nom.

Comment peut-on être angoissé sans en avoir conscience? Il n'est peut-être qu'à imaginer cette angoisse primordiale que nous avons tous vécu au moment de notre naissance, même celle qui paru la plus facile ... à nos parents. Arraché à un milieu nourricier dans lequel le fœtus ne faisait qu'un avec son environnement, la brusque irruption de l'inconnu dans ce cocon protecteur utérin déchire et morcelle cette unité, les eaux tièdes fuient, le placenta part en lambeaux, le passage à travers le bassin écrase, le froid, l'air agressent les poumons, la pression sur tout le corps, le bruit jusqu'alors étouffé et rythmé affole les sens. Le nouveau-né qui n'est encore que sensations dans ce chaos vit une scission de son unité, une angoisse d'anéantissement dont il se défend en appelant à l'aide de son premier cri. Cette première rencontre avec le monde extérieur peut être terrifiante, seul un cri du fond de l'être mobilisant toute l'énergie vitale du nouveau-né peut en alléger la pression, dans un éveil cauchemardesque.

Du fait de l'immaturité de l'appareil cérébral du petit humain et de son défaut d'expérience, cette angoisse d'anéantissement n'a pas de précédent, pas de représentation, pas d'image, pas d'objet, elle est subie et inéluctable. Elle devient expérience par ses effets sur le corps et la détresse qui s'ensuit dans l'appareil psychique. Le corps vivant est expulsé d'une partie de lui-même qu'étaient le placenta, le liquide amniotique, les productions chimiques du complexe cérébral maternel. Nous pouvons la penser comme une première expérience de mort possible alors qu'on ne se sait pas encore mortel. Cette première expérience corporelle de l'angoisse ne permet pas de la définir, mais plutôt de la cerner comme on le ferait d'un trou noir d'une extraordinaire densité. Freud lui-même en approche la définition en commençant par expliquer ce qu'elle n'est pas, peur, inhibition, anxiété, alors qu'elle fait signe. Angoisse-signal d'un danger. Tout être humain est irrémédiablement marqué par cette première perte, un manque dans son être au monde qui fonde les bases de l'expression symbolique des conflits psychiques.

L'espérance de survie du nourrisson et du petit enfant dépend de la bienveillance du milieu dans lequel il est né, ses parents nourriciers. L'indifférence durable, l'éloignement brutal, inexpliqué peuvent être vécus comme un abandon, on n'est pas là dans l'alternance présence-absence de la figure maternelle que l'enfant peut reproduire symboliquement dans ses jeux. L'angoisse de séparation qui l'envahit alors laisse des traces mnésiques susceptibles d'être rappelées par d'autres évènements de sa vie ultérieure qui peuvent avoir un retentissement traumatique. Les premières angoisses de la période infantile, avant l'acquisition du langage, sont le prototype des angoisses ultérieures, angoisse d'abandon, angoisse de séparation, angoisse de castration, angoisse de mort, qui pourront se cacher sous le masque de la toute-puissance, de la culpabilité ou de l'agressivité.

L'angoisse de l'être humain se manifeste par des sensations de resserrement, d'oppression, d'étouffement, d'incompréhension, d'inquiétante étrangeté incarnée qui en font un affect ineffable de la profondeur de l'être qu'aucun objet ne parvient à soulager. Elle nous fait pleurer pour un rien, mais ce rien n'est que le masque d'un objet inconnu issu d'un vécu, souvent dans la période infantile, dont la représentation a été refoulée. Chaque fois que le moi doit faire face à une situation rappelant quelque élément d'une situation traumatique ancienne par le biais des traces mnésiques, l'affect transformé en angoisse ressurgit. Le doute qui s'installe fait partie des défenses contre l'angoisse, c'est un leurre qui permet la mise en place de solutions d'apaisement. L'angoisse est la cause du doute et non l'inverse, l'être humain se rassure avec des certitudes.

Ce n'est pas en s'attaquant à ses effets grâce à la pharmacologie que les causes de l'angoisse seront démasquées. Face aux conflits psychiques, les symptômes sont des solutions mises en place par le moi du sujet pour attribuer un objet à l'angoisse, la fixer sur quelque chose et faire baisser la pression, car bien que handicapantes elles apportent un semblant de certitude sur ce qui ne va pas et quelque compassion de l'entourage. Cette réponse à l'angoisse est rassurante car elle autorise à envisager une fuite possible.

L'angoisse pure est une perception interne sans attribut, un signal auquel on ne sait pas donner de représentation, d'image, innommable, un objet rendu palpable par son absence et ses effets. La cause de l'angoisse n'est pas tant la difficulté d'accepter la perte, la castration, la séparation d'avec l'objet et de symboliser cette séparation, mais bien plutôt de symboliser le manque, le creux, l'élaborer dans un discours. Le désir entretient l'illusion, mais il vise toujours un objet absent, un ratage. L'intensité du manque témoigne de la présence d'une absence de cet objet ineffable. L'affect d'angoisse recouvre cette absence, elle est un état d'alerte, un signal que sous l'effet d'une pulsion inconnue quelque chose pourrait advenir, son imminence. 

Donner la parole à son désir, à sa pulsion désirante, c'est lui ménager un espace libre, là où la chape du silence produisait les effets de l'angoisse, les symptômes. Le psychanalyste par son silence laisse une place à la parole, celle qui met au jour et dévoile le sens des éléments de l'inconscient qui opéraient en silence. Ce langage structuré par l'inconscient il les entend, les interprète par son intervention de façon à leur ouvrir un espace. Entre désir et jouissance l'angoisse avait fait son lit. Dans la cure analytique, l'analysant est amené à symboliser son désir là où il y avait absence de symbolisation du manque, un ratage de la représentation qui avait été refoulée. C'est du point d'angoisse que la psychanalyse se propose de dévoiler le sens grâce au travail de verbalisation de l'individu qui s'engage dans l'expérience analytique.


Psychanalyste didacticienne - Psychothérapeute d'orientation analytique - Sexothérapeute analytique - Certifiée par la Fédération Freudienne De Psychanalyse - Formatrice à l'Institut Freudien du Périgord à Bergerac - Auditeur libre à l'ACF Dordogne - Auditeur libre au CIEN.