Citation

''Lorsque celui qui chemine dans l'obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n'en voit pas pour autant plus clair'' (Inhibition, symptôme et angoisse, S.Freud, 1926)


Aimer sans souffrir, est-ce possible?

L'amour avec un grand A, un rêve, une aspiration, un désir qu'on ose à peine croire comblé un instant, un temps, peut-être une vie, si d'être comblé, bouché, il n'en disparait pas. Le rêve de se muer en réalité en perd parfois de sa félicité. L'aspiration, étouffée par un amour envahissant, cherche une respiration. L'amour de trop se conjuguer avec la réalité quotidienne peut devenir bancale, l'aimé fuit, la souffrance suit. L'amoureux déçu, l'aimé déchu, l'amour usé choit. L'amour fait mal.

Tout attendre de l'autre au point de ne vivre que par son souffle, mourir d'aimer, est-ce folie? Le chagrin d'amour y précipite parfois, jusqu'à ne trouver de répit que dans un geste ultime, tuer en soi la douleur à en perdre la raison ou quitter la vie pour ne plus souffrir.

Il faut bien reconnaître que la plupart du temps on tombe amoureux d'une personne parfaitement inconnue. Un regard, un sourire, un mot d'esprit, un peu d'humour, des gestes délicats ou un comportement viril, le sentiment d'intéresser l'autre ou parfois l'attitude inverse, une indifférence qui intrigue, un goût commun ... suffisent à embraser un cœur qui nourrit alors l'espoir d'un avenir prometteur d'épanouissement mutuel. Quoiqu'on en dise après un ou plusieurs échecs amoureux, nous restons en quête de l'autre, notre alter ego, car nous sommes humains par le lien d'attachement à l'autre.

Je t'aime au plus profond de mon être, mais ce qui s'émeut au plus profond de mon être et m'est très cher, c'est moi.


L'illusion serait de croire qu'on aime l'autre dans son intégralité, qu'il est unique, l'élan amoureux tend à nous en persuader, mais l'adage populaire ne s'y trompe pas l'amour rend aveugle. Ce que l'on aime dans l'autre et produit une résonance intime c'est ce quelque chose de l'autre que l'on est, que l'on a été ou que l'on aimerait être. Force est de constater alors que l'amour est essentiellement narcissique.

''l'amour rend toujours heureux, même l'amour malheureux,[ …], sans tenir le moindre compte du partenaire. Car bien que nous semblions tout pleins de lui, nous le sommes en fait, de notre propre état, qui, comme il est typique de toute ivresse, nous rend incapables de nous intéresser objectivement à quoi que ce soit.'' (Lou Andrea-Salomé)

Le sentiment amoureux est une répétition de l'appel à l'autre, une demande qui s'adresse à un tiers pour valider notre propre image faute de quoi nous hésitons à savoir qui nous sommes. Sans reconnaissance notre identité vacille. L'aimé qui répond à notre amour le réfléchit comme un miroir et nous rend par là-même aimable à nos propre yeux et nous rassure. L'amour partagé satisfait notre moi idéal en comblant notre manque, et notre idéal du moi en rehaussant notre propre estime et notre foi en un avenir meilleur. La tête étourdie de tant de félicité en perd sa méfiance et sa rationalité. Lorsqu'on se sent heureux on ne se pose pas de question, seuls les tourments agitent les pensées.

On tombe amoureux car le moi tout entier chute dans l'objet d'amour. L'amour donne des ailes et regonfle l'estime de soi quand on est objet d'amour de l'autre. Dans les deux cas il s'agit d'une aliénation, le narcissisme est engagé et porté par l'autre.

Le désir amoureux a une histoire, celle de l'unité originaire mère-enfant et l'aspiration à la retrouver après la séparation de la naissance qui a laissé le nourrisson dans l'indigence et la dépendance de l'autre. Le besoin vital de soins a tissé les liens d'attachement.

Nous aimons parce que nous ressentons un manque, le manque est la nourriture du désir. A l'autre nous ne pouvons offrir que notre manque, "Aimer c'est donner ce que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas". J.Lacan

Pourquoi la rupture amoureuse est-elle si douloureuse? Pourquoi l'amour peut-il se transformer en haine?

Manque et désir sont des mouvements internes, pulsionnels, psychiques. La personne que nous aimons, celle qui a éveillé notre désir n'est pas une personne physique, c'est avant tout une personne psychique. Nous tentons de la confondre avec une représentation fantasmée inconsciente, construction imaginaire et symbolique, qui diffère de la personne physique réelle. Le fantasme fait naître l'illusion de ne pouvoir faire qu'un avec l'être aimé, unir les esprits comme les corps.

Ce fantasme est complexe, il s'appuie sur la personne réelle pour créer l'objet d'amour interne. L'élu semble unique, répond à nos désirs sans nous encombrer des siens, nous rassure et nous protège sans nous étouffer, nous laisse libre sans nous imposer sa propre liberté.

L'amour passionnel excite, exalte mais peut aussi angoisser. Il exacerbe notre pulsion désirante, décuple notre énergie à vivre ce qui n'exclut pas l'angoisse de perdre tout ça. Une première épreuve est celle de la trahison qui ternit l'image de la personne interne idéalisée, la déception ouvre une faille dans la relation amoureuse. Quand la personne réelle nous quitte la construction fantasmée s'écroule et provoque la douleur psychique.

Lors de la rupture amoureuse toute la construction interne se désintègre, l'objet d'amour interne soutien de notre narcissisme est perdu. Le monde semble vide et sans intérêt car toute la capacité d'aimer était concentrée sur l'aimé qui en était à la fois le réceptacle et la source. Brutale, la douleur déchire. Pour se défendre contre elle la haine peut surgir car c'est une façon de conserver vivace le lien d'attachement. Rien n'est plus solide que le lien haineux.

Ce n'est pas la perte de la personne physique qui cause la douleur, ce sont les effets de l'absence en soi de tous les éléments fantasmés inconscients dont on se soutenait pour palier nos carences. La douleur n'est pas infligée de l'extérieur mais de l'intérieur. Une petite voix intérieure ne se prive pas de nous reprocher cruellement notre incapacité à avoir su y faire pour garder cet amour vital. Le désir a perdu le support sur lequel il s'appuyait dans le réel. La tension interne n'a plus d'objet fantasmé pour se décharger si ce n'est dans la douleur et les larmes. Puis l'angoisse s'installe comme signal d'un état d'une détresse inévitable dont l'inconscient a conservé la mémoire.

L'être aimé agit comme un catalyseur des pulsions désirantes qui agitent l'inconscient. L'amour nourrit l'illusion d'un rêve de complétude et limite la jouissance anarchique morbide en lui offrant un contenant.

Là où l'on croyait parler le même langage, il s'agit avant tout d'être soi et de se comprendre. D'écouter plus que d'interpréter. L'amour de l'autre ne peut être fusion mais communication.

Celui qui aime devrait pouvoir dire "je t'aime parce que je n'ai pas besoin de toi".




Psychanalyste didacticienne - Psychothérapeute d'orientation analytique - Sexothérapeute analytique - Certifiée par la Fédération Freudienne De Psychanalyse - Formatrice à l'Institut Freudien du Périgord à Bergerac - Auditeur libre à l'ACF Dordogne - Auditeur libre au CIEN.