Citation

''Lorsque celui qui chemine dans l'obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n'en voit pas pour autant plus clair'' (Inhibition, symptôme et angoisse, S.Freud, 1926)


Le bénéfice du doute

"Est-ce que je suis bien comme ça?", "Que va-t-il (elle) penser de moi?, "Ai-je fait le bon choix?", "Vais-je y arriver?". Je doute de moi.

Un jour une mère, un autre, nous a montré une image dans le miroir, une photo, et nous a dit "c'est toi", nous l'avons cru. Des premiers pas à l'orée de la maturité, tour à tour d'autres nous ont dit "c'est toi, tu es comme ci, tu es comme ça", "c'est trop dur pour toi" et nous avons cru ces adultes, ceux qui savent. Fallait-il vraiment croire tous ces miroirs qui en disant tu ont muselé un je encore incertain de supporter un moi?

Qu'y avait-il sur la surface du miroir, de cette photo? Une image, toute plate, sur une surface toute froide, un papier glacé. Rien de la vie, du corps qui palpite, d'une épaisseur charnelle, d'une pensée qui s'envole et s'affole, du désir qui s'élance, tout juste une apparence, une forme, un semblant qui s'évanouit dès qu'il n'est plus objet d'un regard.

Ce moment crucial de la vie du sujet où émerge peu à peu la conscience d'un corps séparé de celui de la mère, d'un espace physique entre ces deux corps, précède la naissance d'un espace psychique individué qui reste à conquérir. Peut-être est-il aussi celui qui inaugure la naissance du doute car cette première identification imaginaire ne tient qu'à un reflet fugace, image protéiforme qui change d'aspect selon l’œil qui s'y attarde et la scrute, n'éclairant qu'une face, en masquant la plus grande partie. Le regard sur soi s'attarde à la surface, ignore l'être en soi. Regardé, le sujet n'est qu'objet. Le miré est trompé par son propre regard dans le miroir, son image est toujours partielle, l'essentiel lui échappe.

Certains doutent tellement de cette image d'eux-mêmes que leur selfies inondent les réseaux sociaux en quête de reconnaissance, confirmation d'être présents au monde, multiplient leurs avatars comme autant de moi imaginaires pour oublier peut-être que lorsqu'ils se cognent ils rencontrent du réel, se font mal pour se sentir vivants. Ou encore leur image survalorisée, positive ou négative, devient prévalente car c'est dans cet apparat qu'il ont cru rencontrer l'autre. Ils disparaissent derrière elle, s'y accrochent car sans cet écran ils doutent d'être eux-mêmes et craignent de perdre le regard porteur qui étaye leur moi fragile. Derrière le masque un moi recroquevillé tremble d'être mis à nu, exposé aux regards, ses faiblesses dévoilées.

Le discours paradoxal des adultes qui punissent parce qu'ils aiment, sévissent pour le bien de l'enfant, le trompe pour le protéger, l'humilient pour lui donner le sens des réalités et de sa vulnérabilité, le font taire car il ne sait pas... contribue largement à installer le doute obsédant, la peur de mal faire, le manque de confiance en soi, de ne pas être à la hauteur de ce qu'on attend de lui, de décevoir. 

L'exigence très médiatisée de performance, de réalisation personnelle, d'optimisation de ses potentialités, d'une société en quête d'un idéal babélien, entre en conflit avec un discours du bien vivre, de l'épanouissement personnel, de l'authenticité d'un humain vivant en harmonie avec la nature, dénaturée au point qu'on ne l'appelle plus qu'environnement. 

Les instances sociales, politiques, scientifiques n'ont de cesse de traiter l'individu en objet à diriger, sermonner, réparer, à gaver de jouissances éphémères. La société a horreur de l'incertitude et tente de faire de tout élément de la vie un objet prévisible, manipulable, programmable. Au nom de la loi du marché, de la culture, de la politique, du principe de précaution, elle se propose de les prendre en charge pour mieux les inféoder. Cependant, en tentant d'éradiquer toute contingence inopinée elle ne peut que prévoir sa propre fin.

Étourdi par ces discours, capté par ce regard, drogué par les jouissances mortifères, l'individu est peu à peu gagné par une honte d'être soi, d'être objet de réprobation, de ne pas satisfaire l'attente de l'autre, sa famille, son patron, la société. La culpabilité d'un temps passé est réactivée, l''incertitude de sa propre valeur nourrit son angoisse, son manque à être. La douleur de celui qui doute c'est de ne vivre que par et pour l'autre qui demande, exige, désire, juge, y compris l'autre parental introjecté avec ses injonctions contradictoires, et la crainte d'échouer à les satisfaire. L'individu abdique, ne trouve plus le courage de faire des choix, d'y perdre quelque chose et d'en assumer sa responsabilité subjective.

Certes le passé, l'éducation, la société ont modelé le sujet, mais il n'en est pas condamné pour autant, rien n'est joué d'avance, le temps présent lui permet de retrouver son estime de soi en refusant de se sentir victime du passé, le futur ouvre à d'autres expériences. 

Le doute n'a pas que des aspects négatifs même s'il est inconfortable. Douter c'est s'ouvrir à toutes les vérités. Celui qui ne doute pas croit. Celui qui croit se berce d'illusions, d'une toute-puissance infantile aliénante et aveugle. Le doute stimule la pensée, la remise en question des croyances et leur fondement, l'ouverture au monde et l'audace de s'y aventurer. 

Notre perception du monde est une interprétation subjective qui trouve son fondement dans un héritage et un vécu qui sont des reconstructions du passé. Douter c'est se donner la chance de modifier sa vision des évènements, des autres, de les interroger d'une autre façon, de corriger ses hypothèses pour en élaborer de nouvelles et les mettre à l'épreuve de la réalité du moment. C'est ainsi que l'individu peut cheminer au plus près de sa singularité subjective et affermir sa confiance en soi en évitant l'écueil de l'interdit de l'erreur.

Le sujet enfermé dans ses certitudes se trompe toujours, sur lui et sur l'autre.


Psychanalyste didacticienne - Psychothérapeute d'orientation analytique - Sexothérapeute analytique - Certifiée par la Fédération Freudienne De Psychanalyse - Formatrice à l'Institut Freudien du Périgord à Bergerac - Auditeur libre à l'ACF Dordogne - Auditeur libre au CIEN.