Citation

''Lorsque celui qui chemine dans l'obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n'en voit pas pour autant plus clair'' (Inhibition, symptôme et angoisse, S.Freud, 1926)


Sexe objet, amour jetable

Il est loin le temps de l'amour courtois, ce temps ou le sexe rencontrait la métaphore, le désir se disait avec des mots fleuris, des vers et des soupirs. Hypocrisie ! Direz-vous. Mais aujourd'hui le sexe répond-il toujours à un désir, excitation des sens et émoi psychique. Ne sert-il pas une tentative d'étouffer un malaise, une angoisse. L'injonction sociétale de jouissance, en banalisant le sexe comme objet de consommation tend à dévaloriser le sentiment amoureux. L'individu n'est plus amoureux, il « fait l'amour » comme il fait le Népal, il fait son coming out, ou il fait son deuil.

Le sexe se montre, se vend, s'expose, sexe consommable prêt à jeter, l'amour ne se dit pas, se cache, d'avance fait honte à celui qui n'ose encore l'avouer. Le sexe est un jeu, sextoy, le sentiment amoureux éveille la crainte, peur de souffrir. Une fois encore.

Les objets de consommation tiennent une place disproportionnée dans la représentation d'une accession possible au bonheur. Alors que parallèlement l'individu en vient à être considéré, voire même se considérer, comme un objet réparable ; en remplaçant ses organes, en modifiant son équilibre physico-chimique, en conditionnant ses comportements, traité comme un objet consommable, jetable, les animaux, par contre, se voient accorder des droits, des qualités émotionnelles et psychiques qui les rapprochent d'un statut dont certains humains ne parviennent pas à bénéficier. Ce respect de la nature animale est certainement louable, mais que penser de la dévalorisation de l'être humain, mis en position d'animal sexuel ?

Quand tout et le corps vous trahit, vous échappe, et vous prend la tête, le sexe fait office d'épreuve de rattrapage, d'acte de revanche. En se raccrochant à des modèles identificatoires omniprésents sur le net, la publicité, le consumérisme, on espère échapper à sa solitude en se conformant à une « normalité », celle du groupe, de critères sociaux véhiculés par les média. Au lieu d'y trouver sa liberté, on s'enferme dans un stéréotype.

Pour certains adolescents, le sexe consommable est une façon d'exorciser la peur de la rencontre physique et de ses enjeux psychiques. Oublier que « Inter fæces et urinam nascimur » nous sommes nés entre pisse et merde. Pour cela parler de sexe en termes crus, orduriers, une façon de le rabaisser, l'avilir, le ravilir, pour dominer une angoisse qui prend aux tripes. En faire un enjeu dénaturé, un déchet, une expérience organique incontournable comme la défécation, démythifie la rencontre sexuelle.

Se débarrasser et faire le deuil de son corps d'enfant peut générer une souffrance, une angoisse contre laquelle on se sent seul. Parler de sexe avec des mots crus est une façon de mettre une distance la plus grande possible entre le gouffre menaçant (angoisse de castration) des désirs inconscients que l'enfant a nourri pour sa mère lors du conflit œdipien. Ceux-ci peuvent encore être très présents dans l'inconscient en raison de l'absence physique ou psychique du père et, de ce fait, d'un amour maternel toujours fortement investi sur l'adolescent. Cela reviendrait à penser quelque chose comme « toutes des putes, sauf ma mère ».

Le sexe devenu objet serait un truc pour calmer l'angoisse, on peut le jeter et le reprendre comme on l'a fait du doudou, de la tétine « que les parents donnent volontiers à leur enfant pour apaiser leur propre angoisse face à la vitalité érotique et excitante de leur enfant », et de tous les objets de notre vie sitôt qu'ils ne donnent plus satisfaction, pour échapper à la frustration.

L'autre n'est plus perçu comme un être humain sexué avec ses désirs, ses émotions, ses fragilités, mais comme des bouts de corps à prendre, à consommer, à jeter, objets en libre-service, dans un fantasme de possession alimenté par la publicité, les clips vidéos. En dépréciant l'autre on se déprécie soi-même et bien que crânant devant le groupe on n'en perd pas moins sa propre estime de soi. C'est le culte du paraître, de l'avoir et la négation de l'être au monde.

Cette sexualité sans épanouissement psychique, émotionnel, est une sexualité anesthésiante qui n'apporte qu'une satisfaction éphémère, illusoire. Elle évite de penser, réfléchir, ressentir, partager, symboliser ses émotions. La liberté d'être n'existe que s'il y a des limites. Ce qu'on s'autorise sans limite, l'autre aussi est autorisé à le faire, à nous priver de notre liberté d'être.

Nos sociétés se veulent plus évoluées, intelligentes, que les précédentes, mais il semble que cette intelligence s'accompagne d'une dévalorisation de l'affectivité humaine qui risque de faire basculer l'être humain du côté d'un comportement plus animal avec une représentation de la sexualité réduite à un besoin organique ou un objet de consommation. Elle fait le jeu d'une revanche narcissique étayée par une aspiration fantasmatique à la toute-puissance jamais dépassée, au plaisir immédiat, à la négation du désir de l'autre pour éviter toute frustration et refuser le principe de réalité.

Consommer du sexe n'a rien à voir avec le développement, que l'on voudrait évolution, de l'être humain. Il n'y a pas de bonne et de mauvaise sexualité, mais une sexualité qui fait grandir pourrait être une reconnaissance de la différence, du manque, de la perte, de la frustration et de l'humilité car tout humain a ses faiblesses. L'adulte est celui qui accepte la frustration, la dépasse, et la transcende en amour de l'autre.



 
Psychanalyste didacticienne - Psychothérapeute d'orientation analytique - Sexothérapeute analytique - Certifiée par la Fédération Freudienne De Psychanalyse - Formatrice à l'Institut Freudien du Périgord à Bergerac - Auditeur libre à l'ACF Dordogne - Auditeur libre au CIEN.