Citation

''Lorsque celui qui chemine dans l'obscurité chante, il nie son anxiété, mais il n'en voit pas pour autant plus clair'' (Inhibition, symptôme et angoisse, S.Freud, 1926)


Des deuils, un deuil pour vivre malgré tout

La douleur de la séparation est la première expérience de vie du nouveau-né, celle de sa première perte, perte de la fusion originelle avec le corps maternel, un paradis. Dans le monde utérin tous les besoins étaient comblés, satisfaits avant même d’être perçus. N’est-ce pas dans la nostalgie de cette expérience originaire que naît notre premier désir et une certaine idée du bonheur ? Ne manquer de rien en s’engageant sur la voie d’un avenir rendu désirable par l'amour d'un autre.

Le nouveau-né rencontre le réel comme on se heurte à un mur, il s’y cogne et ça fait mal. L’air s’engouffre dans les bronches encore obstruées, le froid saisit la peau fragile dépouillée de son enveloppe humide et tiède, la lumière aveugle, les membres sont tiraillés, des sons et des odeurs inconnues affolent les sens, les lèvres et la langue ne rencontrent plus que du vide, une béance. Le cordon est coupé, la perfusion à cessé, les corps sont séparés, pour toujours. Un monde s'écroule.

Le cadeau que nous recevons en échange de la douleur infligée par cette séparation, la privation du milieu symbiotique, c’est le désir. Le désir de fusionner à nouveau avec le corps qui pendant 9 mois fut le nôtre, ce paradis perdu. Notre corps a une mémoire, il garde le souvenir de cette expérience de complétude vécue dans l’état d’inconscience, elle demeure engrammée dans le labyrinthe de notre cerveau fondant le berceau de tous nos désirs, car rien de ce que nous avons vécu ne disparaît. Ne faire qu’un à deux, cett pulsion archaïque défie l’humaine raison, mais cependant renaît à chaque nouvel amour.

La vie d’un être humain est une suite de ruptures, de séparations, de frustrations, de renoncements. La première, celle des corps et de leur chimie laisse des traces avant celle des esprits bien plus difficile à réaliser tant l’héritage familiale et l’éducation pèsent parfois lourds sur une vie. Ces séparations et ces deuils ne sont pas vains, ils nous font grandir en nous propulsant vers l’autonomie et l’avenir.

Le nourrisson doit renoncer à la symbiose, l’enfant à l’intimité du corps maternel, l’adolescent à son corps et à son statut d’enfant, l’adulte à l’enfance qu’il a vécu ou n’a pas eu et à ses chimères d’adolescent, les parents à l’enfant qu'ils avaient fantasmé, et le vieillard…, à sa jeunesse. Tous, nous devons faire le deuil d’une illusion, celle de notre immortalité, car les corps ne vivrons que le temps que vivent et se reproduisent leurs cellules. Notre énergie vitale est soumise à ce cycle, et la vie de l’espèce humaine n’est possible que par le renouvellement des corps qui la transmettent.

Les pertes, les obstacles, les frustrations, les deuils et les difficultés de nos vies sont seuls susceptibles de stimuler notre créativité alimentée par le désir dont le premier est le désir de vivre et de vivre mieux. Sans ce désir l'enfant ne naîtrait pas, sans capacité à accepter les séparations il risque de le rester. S'il n'est confronté à la frustration l’individu devient rapidement un tyran car tout lui semble dû et il en perd sa capacité créatrice. Comblé il n’a plus de désir et mène la vie d’un nourrisson repu.

Savoir que la séparation, la perte, a réellement eu lieu et qu’il faut « passer à autre autre chose », continuer à vivre pour soi et ceux qui restent, ne suffit pas à entrer dans un processus de deuil, à accepter sa peine et à la dépasser. Il y faut parfois beaucoup de temps. Le temps de dénouer un à un tous les liens lentement tissés sur la trame de notre vie, renforcés par mille expériences communes, par les projets en attente de réalisation, les espoirs et les déceptions partagés. La séparation n’inflige pas seulement un terme au passé, une rupture au présent, mais aussi un impensable à l’avenir.
Le deuil a besoin de temps. Parfois beaucoup de temps pour faire une place à l'objet perdu; un ami, un amour, un idéal devenus raison de vivre. IL ne s'agit pas d'oublier, de se saouler d'activités pour penser à autre chose, de souffrir autrement dans l'espoir de devenir insensible à la plus cruelle des douleurs. Dans l'Inconscient rien ne meurt. Nos souvenirs sont constitués de la sédimentation de toutes nos pertes, amertume et richesse de nos expériences.
 
Bien souvent à l'insu du sujet, le plus difficile est de faire une place dans ses souvenirs à la douleur. Souffrir chaque jour de l’absence de l’autre aimé, de l’ami chéri, de l'espoir déçu, de l’objet perdu, c’est le faire exister encore en son for intérieur, lui garder une place au présent au cœur de sa psyché, celle du manque, et se nourrir de ce manque. L'âme en deuil, le cœur reste sourd à l'appel de la vie, tourner son regard vers le monde extérieur devient surhumain.

La douleur est parfois un « doux leurre » auquel l’individu s’accroche car elle semble avoir le pouvoir de l’exempter du devoir vivre, de faire face à la réalité du quotidien et au désir de l’Autre. « Souffrir est moins hasardeux qu’aimer » tant il est vrai qu’à vivre en compagnie de sa souffrance on risque moins d’être déçu.





 
Psychanalyste didacticienne - Psychothérapeute d'orientation analytique - Sexothérapeute analytique - Certifiée par la Fédération Freudienne De Psychanalyse - Formatrice à l'Institut Freudien du Périgord à Bergerac - Auditeur libre à l'ACF Dordogne - Auditeur libre au CIEN.